Les richesses font les larrons  Share

Il y a 450 ans, Pieter Bruegel l’Ancien[1] nous quittait et laissait derrière lui un impressionnant corpus d’œuvres comprenant peintures, dessins et estampes. L’occasion pour le musée de mettre en lumière Le Combat des tirelires et des coffres-forts, œuvre gravée d’après l’un des dessins de l’artiste flamand et exposée au sein du parcours muséal.

Bruegel et la gravure

Reconnu pour ses œuvres peintes, Bruegel est avant tout un excellent dessinateur à la production graphique conséquente. Certains de ses dessins souvent très détaillés ont été conçus pour être gravés. Ceux-ci constituent un revenu non négligeable pour le peintre qui travaille alors pour l’éditeur d’estampe Hieronymus Cock[2].

Si Bruegel conçoit le dessin à la base de la gravure, ce n’est pas pour autant lui qui le grave[3]. Il n’est pas graveur mais artiste-inventeur. De fait, la particularité de la gravure réside dans l’intervention de plusieurs mains. Ainsi l’artiste qui imagine le dessin ne grave que très rarement lui-même la plaque destinée à reproduire celui-ci. C’est ici qu’intervient le graveur. Toute la difficulté du travail de ce dernier réside dans la retranscription fidèle d’un dessin qui n’est pas de sa propre main. L’inversion du dessin et des éventuelles écritures constitue l’une des principales difficultés ; la plaque gravée devant en effet être le négatif du dessin. C’est ainsi que les dessins de Bruegel furent gravés par d’autres artistes tels que Pieter van der Heyden ou Frans Huys.

Bien qu’il ne grave jamais lui-même ses propres dessins, Bruegel fournit aux graveurs des dessins conçus et exécutés selon l’esprit, les possibilités et les exigences de la gravure. Contours, traits et hachures, ombres et lumières sont autant d’indices attestant de sa maîtrise des codes de cette technique artistique[4]. Rien n’est laissé au hasard et chaque détail est prévu. Par ailleurs, l’artiste supervise chaque phase du processus et prouve ainsi l’importance qu’il accorde à cette partie de son travail[5]. On observe dès lors une certaine homogénéité, un style bruegelien, à travers toute l’œuvre gravée de l’artiste et ce malgré l’intervention de graveurs différents.

Les estampes de Bruegel explorent plusieurs thématiques parmi lesquelles la condition humaine et la société. L’artiste n’hésite pas à se moquer de la société de l’époque notamment à travers sa série consacrée aux vices et vertus. Et pour cause, le sujet est vendeur. En effet, durant la seconde moitié du 16e siècle, le public est friand des œuvres à caractère moralisateur éditées en grand nombre par les imprimeries flamandes[6]. Il n’est donc pas étonnant que l’argent et ses travers aient été exploités par Bruegel dans l’une de ses estampes.

I03982 - Copy (6)

Pieter van der Heyden, d’après Pieter Bruegel l’Ancien (Joannes Galle, éditeur), Le Combat des tirelires et des coffres-forts, 17e s. Gravure sur cuivre, 23,5 x 30,5 cm. Musée de la BNB, I03982.

Un combat singulier

Tirelires armées de lourdes épées, coffres-forts éventrés laissant s’échapper des pièces de monnaies, sacs d’argents brandissant des lances et barils de pièces se mêlant à la cohue générale : c’est une guerre féroce et chaotique que nous montre Bruegel dans sa gravure intitulée Le Combat des tirelires et des coffres-forts et exposée au sein du musée.

Si la plupart des interprétations identifient la tirelire comme le petit épargnant et le coffre-fort comme le symbole de la richesse des puissants, plusieurs lectures sont cependant possibles. Certains auteurs y voient la représentation de la lutte serrée du petit épargnant contre les puissances financières, du pot de terre contre le pot de fer, de la modeste tirelire contre les coffres-forts. Selon d’autres, Bruegel a voulu montrer que les guerres naissent de l’avidité, non des pauvres, mais des nantis. Enfin, d’autres notent la présence de tirelires s’attaquant les unes aux autres. Ce ne serait donc pas une opposition du plus faible contre le plus fort mais une lutte du chacun pour soi[7]. Quelque soit la lecture que l’on en fait, la moralité de la gravure est claire : Bruegel s’en prend ici au règne de l’argent qui débouche souvent sur la discorde. En témoigne la citation biblique trilingue située dans le bas de l’estampe : Les richesses font les larrons / L’or et l’argent en a détruit plusieurs (Eccle 8.3.). Dans la marge inférieure, trois distiques en latin et en néerlandais vont également dans ce sens :

Eh bien, Tirelires, Tonneaux et Coffres, / ces bagarres et ces disputes, c’est pour l’argent et les biens. / Et si l’on vous dit le contraire, ne le croyez pas. / C’est pourquoi nous brandissons le crochet qui ne nous a jamais fait défaut, / On cherche à nous étourdir, / mais on n’aurait jamais rien s’il n’y avait rien à prendre.

Une gravure, plusieurs noms et plusieurs états

Comme nous l’avons déjà noté auparavant, une estampe est le fruit du travail de plusieurs intervenants : le dessinateur, le graveur mais aussi l’éditeur. Ces différents intervenants peuvent être identifiés par la présence de signatures distinctes. Ainsi dans le coin inférieur droit du Combat des tirelires et des coffres-forts, l’on retrouve deux signatures : P. Bruegel Inũet. et Ioan Galle excudit. L’abréviation Inũet est utilisée pour mentionner l’inventeur de la composition – ici Bruegel – tandis que le terme excudit suit le nom de l’éditeur – ici Joannes Galle.

Outre l’intervention de plusieurs personnes, la reproductibilité est également l’une des caractéristiques inhérentes au médium qu’est la gravure. Il n’est donc pas rare qu’un seul et même dessin ait donné lieu à plusieurs estampes différentes, à plusieurs états. Trois états différents du Combat des tirelires et des coffres-forts sont aujourd’hui connus ; l’estampe exposée au musée étant le troisième et ultime état. Dès l’instant où une modification est apportée à la plaque gravée, cela donne lieu à un nouvel état.

Entre le premier état, dont la plaque a probablement été gravée du vivant de Bruegel, et le troisième état conservé par le musée, plusieurs différences peuvent ainsi être observées. Diverses indications ont ainsi disparu pour laisser place à d’autres. En effet, dans le premier état, en bas et au milieu du dessin, on remarque la présence d’un monogramme et la mention Aux quatre Vents. Le monogramme est celui du graveur Pieter van der Heyden, l’un des cinq graveurs à avoir gravé du vivant de Bruegel[8]. Aux quatre Vents est le nom de la boutique de l’éditeur Hieronymus Cock dont Bruegel est l’un des fournisseurs attitrés dès 1553. Installé à Anvers, capitale de la gravure, l’atelier de Cock fournira les meilleures œuvres des graveurs des Pays-Bas[9]. Dès le deuxième état du Combat des tirelires et des coffres-forts, ces deux mentions laissent leur place à la citation biblique trilingue évoquée précédemment. Dès ce deuxième état, on ajoute également la mention Ioan Galle excudit. Ces détails subsistent sur le troisième état ; troisième état sur lequel on ajoutera dans le coin inférieur droit la lettre Q qui semble indiquer que l’estampe fait partie d’une suite. Enfin, notons que la légende, située dans la marge inférieure, reste, quant à elle, d’état en état.

Mais comment expliquer ces différents changements et ajouts ? Tout simplement par le passage de mains en mains de la plaque gravée. Hieronymus Cock est le premier éditeur du Combat des tirelires et des coffres-forts (état I). À son décès, en 1571, sa femme prend la relève. À la mort de cette dernière, les plaques gravées en sa possession sont dispersées. La plaque gravée du Combat des tirelires et des coffres-forts se retrouve entre les mains de Theodoor Galle qui la lèguera à son tour à son fils Joannes Galle dont on retrouve mention sur l’estampe du musée (état II et III). Les deuxième et troisième états dateraient de cette époque. Nous sommes alors au 17e siècle. Une longue période s’est donc écoulée entre l’exécution de son dessin par Bruegel et la gravure de l’estampe possédée par le musée. Cette longue période expliquerait notamment l’ajout de la citation biblique afin de garder en mémoire le message transmis par Bruegel.

 

Elise Pourtois
Guide du musée

 

—————————————————————————————————————————

[1] Pieter Bruegel l’Ancien serait né vers 1525 et mort le 9 septembre 1569 à Bruxelles.
[2] Jo Gérard, Bruegel l’Ancien et son époque, Legrain, 1978, p. 49.
[3] A l’heure actuelle, on estime que Bruegel n’a gravé lui-même qu’une seule plaque : La Chasse au lapin sauvage (vers 1566). Lorenza Salamon, Comment regarder… la gravure. Vocabulaire, genre et technique, Hazan, 2011, p. 109.
[4] Jo Gérard, Bruegel l’Ancien et son époque, Legrain, 1978
[5] Lorenza Salamon, Comment regarder… la gravure. Vocabulaire, genre et technique, Hazan, 2011, p. 109.
[6] Philippe et Françoise Roberts-Jones, Pierre Bruegel l’Ancien, Flammarion, 1997, p. 216.
Lorenza Salamon, Comment regarder… la gravure. Vocabulaire, genre et technique, Hazan, 2011, p. 109.
[7] Roger H. Marijnissen, Bruegel. Toute l’œuvre peint et dessiné, Fonds Mercator/Albin Michel, 1988, p. 205.
[8] René van Bastelaer, Les estampes de Peter Bruegel l’Ancien, Van Oest, 1908, p. 14.
[9] René van Bastelaer, Les estampes de Peter Bruegel l’Ancien, Van Oest, 1908, p. 1-4.