La rue du Bois Sauvage  Share

La plupart du temps, dans un musée, on prête attention à des objets qui sont exposés, ce qui est plus que logique. Cependant, la question se pose de temps à autre au Musée de la Banque nationale de Belgique de savoir d’où vient le nom de la rue du Bois Sauvage (Wildewoudstraat). La rue, où l’ancienne entrée de la BNB était établie et où nous trouvons aujourd’hui le musée, a une dénomination peu ordinaire. Est‑ce une indication par rapport à la Forêt de Soignes voisine ? Ou existe-t-il une autre explication pour ce toponyme ? Raisons suffisantes pour mener une enquête sur cette question dans ce « Sous la loupe ».

Un bois rempli d’animaux sauvages ?

Quand la Banque nationale de Belgique commença la construction de son nouveau bâtiment dans la rue du Bois Sauvage, celle-ci portait déjà ce nom depuis près d’un demi-siècle. Cependant, ce ne fut pas toujours le cas. Jusqu’au XVIIIe siècle, cette rue portait le nom de « Derrière-Sainte-Gudule », une très claire référence à la cathédrale. Ensuite suivirent des noms tels que « rue Walter-le-Sauvage », « rue du Soufflet » et « rue de l’Éventail ». C’est surtout le nom Walter le Sauvage qui est intéressant, car c’est cette personne qui a finalement donné lieu au toponyme actuel. La situation d’aujourd’hui résulte plus exactement d’une mauvaise traduction datant du début du XIXe siècle.

Plaque indicatrice de rue, 2013.

Plaque indicatrice de rue, 2013.

Walter le Sauvage est le sobriquet d’un homme dont le nom était Wouter van der Noot, un Bruxellois du Moyen-Âge. Cet homme reçut, selon la tradition, le surnom « de wilde » (le sauvage) en raison de sa manière quelque peu non conventionnelle de combattre à l’épée. Lorsque le nom Wouter de Wilde dut être traduit en français dans le cadre de l’enregistrement officiel des noms de rue, on interpréta erronément le prénom Wouter comme « woud » (bois). Ainsi apparut à sa place le nom de « rue du Bois Sauvage » sur les plans de la ville en 1811. La permutation du toponyme français, retraduit, donna alors « Wildewoudstraat ». La question qui peut maintenant être posée est la suivante : pourquoi une rue au cœur de Bruxelles porte le nom d’un homme qui, au Moyen‑âge, avait la réputation d’être un redoutable manieur de couteau ?

Détail d’un des plans de Bruxelles dessiné à la main, 1770.

Détail d’un des plans de Bruxelles dessiné à la main,
1770.

Une histoire d’amour tragique…

Au début du XIVe siècle, alors que les Flamands livraient bataille contre les Français à Mons‑en‑Pévèle, se joua à Bruxelles un véritable drame amoureux. Deux rejetons d’une même famille ont concouru pour la main de la même dame, la noble et belle Goedele van der Zennen, fille du chevalier Willem. Un récit des faits est relaté dans l’Histoire de la ville de Bruxelles, des historiens Henne et Wauters. D’une part il y avait Joris van der Noot, fils de Hendrik, et d’autre part Wouter, fils de Willem. Ces cousins allèrent si loin qu’ils en vinrent aux effusions de sang et même à l’homicide. Plusieurs fois Wouter et Joris s’agressèrent au couteau ainsi qu’au moyen d’autres armes blanches. Lorsque Joris fut tué, il fallut une réconciliation, une sorte de médiation de la dette après un crime, à la sauce médiévale. Cette dernière fut arbitrée par Pieter van Huffle, chanoine de Sainte-Gudule et secrétaire de la ville de Bruxelles. Après quelques signes tangibles d’une démonstration publique de deuil, cette infamie devait entâcher durablement le blason de Wouter. Ainsi, en signe de repentir, les coquillages de l’écu devinrent rouges et le heaume reçut une couleur noire. La réconciliation ne put cependant pas empêcher la situation de dégénérer : œil pour œil, dent pour dent ! Peu de temps après, Wouter van der Noot, probablement à l’instigation de certains membres de sa famille, trouva la mort sur les marches de la cathédrale.

Jeton de cuivre avec le blason de la famille van der Noot, 1681.

Jeton de cuivre avec le blason de la famille van der Noot, 1681.

Le lien entre l’assassin Wouter van der Noot dit « le Sauvage » (« de Wilde ») et la rue du Bois Sauvage semble donc justifié. Toutefois, ce qui s’est réellement passé avec la belle Goedele van der Zennen, est inconnu et demeure un mystère pour tout le monde…

Un nom (mal)chanceux

L’histoire d’amour à l’issue fatale évoquée ci-dessus est datée par la plupart des ouvrages du 17 mars 1373 ou 1374. Néanmoins elle repose sur une supposition erronée. En général Wauters et Henne utilisaient pour leurs recherches des documents d’archives incomplets ou non datés, mais ils ont aussi consulté une chronique médiévale provenant des Archives de l’état belge. Dans cette chronique un certain Wouter van der Noot a été tué dans les années 1373‑1375, à la suite de quoi ils en ont conclu qu’il s’agissait de la même personne. Toutefois, ils ont négligé l’ouvrage du héraut d’armes bruxellois du XVIIe siècle J.-B. Houwaert, qui avait eu connaissance du document complet de la réconciliation. Houwaert y mentionne que la désastreuse histoire d’amour s’était déroulée en 1304 avec la mort de Wouter van der Noot en 1305. La mort d’un autre Wouter, plus précisément Wouter IV van der Noot, trouva place à Sainte-Gertrude, le 17 mars 1374, mais dans un tout autre contexte.

Médaille commémorative d’Hendrik van der Noot, ca.1790.

Médaille commémorative
d’Hendrik van der Noot, ca.1790.

Pour terminer ce « Sous la loupe » sur une note positive, signalons que, outre l’assassinat de Wouter van der Noot en 1305 et l’homicide de Wouter IV en 1374, diverses personnes portèrent à Bruxelles le même nom de famille, mais avec plus de chance. à propos de ces individus, le Musée de la Banque nationale de Belgique possède d’intéressantes pièces dans sa collection. Ainsi par exemple, différentes médailles des van der Noot qui officièrent en tant qu’intendants du canal de Bruxelles, une fonction non négligeable au XVIIe siècle, ainsi que, cerise sur le gâteau, diverses médailles commémoratives d’Hendrik van der Noot, héros de la révolution brabançonne au XVIIIe siècle.

Maarten Bassens
Guide du musée

Bibliographie

  • BOCHART, E., Dictionnaire historique des rues, places, monuments, promenades,… (Bruxelles ancien et nouveau), s.d., p.126.
  • DE RAADT, J., « Een Zoenbrief van de XIVe eeuw, betreffende de familie van der Noot, met heraldieke bijzonderheden », in : Dietsche Warande (Nieuwe reeks 2. Jaargang 6), 1893, p.171-176 ; 255-264 ; 381-388.
  • GORISSEN, P., Het Parlement en de Raad van Kortenberg (Standen en Landen; XI), Leuven, 1956, p.48-52.
  • HENNE, A. et WAUTERS, A., Histoire de la ville de Bruxelles, Tome I, Bruxelles, 1845, p.175-176.