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Les pratiques monétaires dans l’ancienne Egypte

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L’ancienne Égypte fait certainement partie des civilisations les plus fascinantes. Son économie ne fait pas exception et mérite que l’on s’y attarde quelque peu, d’où le fait qu’elle soit le thème de ce nouveau « Sous la Loupe ». Dans cette civilisation où la monnaie proprement dite était inconnue, comment s’organisaient les pratiques monétaires ?

Il a souvent été dit que l’économie égyptienne était basée sur le troc, en raison d’une part de l’inexistance de monnaie (à savoir combinant à la fois la fonction d’unité de compte, de moyen de paiement et de réserve de valeur), et d’autre part de certaines scènes peintes qui faisaient mention d’échange de marchandises lors des marchés. En effet, on peut y voir par exemple l’acquisition de légumes contre un éventail. Toutefois, bon nombre de chercheurs s’accordent à dire que ce genre de scènes ne peut pas être représentatif du système commercial dans son ensemble, car le troc à lui seul ne le permettrait pas. Il faudrait donc interpréter ces scènes comme des situations isolées qui se produisaient à l’échelon local.

En réalité, la société égyptienne reposait sur une production à grande échelle, comme c’était le cas pour la culture des céréales, principales richesses du pays (ce qui lui a valu d’ailleurs d’être surnommé le « grenier de Rome » après la conquête romaine).

Scènes de troc, reproduction par Lepsius des peintures du mastaba de Fetekti, Ve dynastie, nécropole d’Abousir. [2]

Scènes de troc, reproduction par Lepsius des peintures du mastaba de Fetekti, Ve dynastie, nécropole d’Abousir.

En outre, l’Égypte s’organisait selon une administration centrale dont faisaient partie non seulement le pharaon, mais également les institutions publiques (harems, administrations locales) et religieuses (temples). À ces institutions incombait la tâche de prélever le surplus des biens produits, de le stocker dans un réseau de greniers présents à travers le pays et de le redistribuer ensuite à la population d’artisans et d’ouvriers travaillant sur les grands chantiers publics, sous la forme d’un salaire-ration (en grains par exemple, comme ceux exposés dans la vitrine en salle 4).

Scène de battage des céréales, tombe de Menna (TT69), 1422-1411 av. J-C env., Vallée des Nobles, Louxor. [3]

Scène de battage des céréales, tombe de Menna (TT69), 1422-1411 av. J-C env., Vallée des Nobles, Louxor.

Il y a donc une décentralisation évidente du stockage et de la redistribution des biens, décentralisation par ailleurs rendue indispensable par la grande étendue du pays qui aurait rendu l’existence d’un unique grenier central totalement impossible. Et qui dit décentralisation des biens, dit aussi inévitablement existence d’une unité de compte.

La fonction essentielle de l’unité de compte transparaît dans les documents comptables qui sont parvenus jusqu’à nous. En effet, on peut y lire que les unités utilisées sont des contreparties comptables établissant des valeurs entre les biens. Un texte datant d’environ 2600 avant notre ère relate un attendu de jugement et nous renseigne davantage sur ces unités comptables, notamment sur l’existence d’un étalon monétaire dès l’Ancien Empire (2750-2150 av. J-C), le shât : « J’ai acquis cette maison à titre onéreux auprès du scribe Tchenti. J’ai donné pour elle dix shât , à savoir une étoffe (d’une valeur de) trois shât ; un lit (d’une valeur de) quatre shât ; une étoffe (d’une valeur de) trois shât ». Ce à quoi le défendeur déclare « Tu as complètement opéré les versements (de dix shât) par « conversion » au moyen d’objets représentant ces valeurs » (1) . Ainsi, des objets, de nature sensiblement différente, étaient placés sur le même pied d’égalité grâce à leur mise en rapport avec le shât.

Anneaux d’or servant de contrepoids dans un atelier, tombe de Nebamon, TT181, Louxor [4]

De nombreux égyptologues se sont penchés sur la question de savoir ce que pouvait être ce « shât ». On a cru pendant longtemps qu’il s’agissait d’un anneau d’or d’un poids bien déterminé, ce qui en ferait, en fait, une monnaie-marchandise, mais aucun de ces anneaux ne fut jamais retrouvé par l’archéologie. Si, bien entendu, cela n’exclut pas l’existence de ces anneaux, pourquoi ne pas plutôt envisager une monnaie plus abstraite ? Car, fi nalement, ce dont il est question dans le texte de l’attendu de jugement reproduit ci-dessus tient davantage d’un « troc monétaire » que de l’existence d’une monnaie-marchandise (concrète). Le shât était donc surtout une unité de compte.

Le shât était lié à la valeur de l’or ; un shât équivalait à 7,5 g d’or. En revanche, pour des sommes importantes, les Égyptiens s’exprimaient en debens, un deben valant 12 shât et correspondant à 90 g. Le shât valait donc un douzième de deben. Ce mécanisme aurait pu directement conduire les Égyptiens vers la création d’une véritable monnaie basée sur la valeur or, mais il est intéressant de remarquer qu’à partir du règne de Ramsès II (pharaon de la XIXe dynastie, 1279-1212 av. J-C), le shât a complètement disparu des textes comptables, ceux-là ne faisant plus référence qu’au deben. De plus, on voit aussi que désormais l’étalon-or a été remplacé par l’étalon-argent. Pour comprendre ce phénomène, il faut se pencher sur l’énorme importance symbolique que l’or revêtait pour les anciens Égyptiens. Il était considéré comme la chair des dieux, et par ailleurs les fonctionnaires et guerriers les plus zélés recevaient des colliers d’or des mains du roi, véritable dieu sur terre, lors de cérémonies dites de « l’or de la récompense ». Or cette signifi cation presque métaphysique s’est surtout développée durant les XVIIIe et XIXe dynasties, ce qui explique que la monnaie, basée sur l’or, n’a pu voir le jour. L’administration ne pouvait en effet pas se permettre d’associer l’or, si riche en symbolique divine, à un objet aussi vulgaire que pouvait l’être la monnaie, manipulable par le commun des mortels.

Le général Horemheb recevant « l’or de la récompense », © Rijksmuseum van Oudheden, Leiden. [5]

Le général Horemheb recevant « l’or de la récompense », © Rijksmuseum van Oudheden, Leiden.

Quant à l’argent, il était lui aussi pourvu d’une grande symbolique, celle d’être la matière des os des dieux, mais de bien moindre importance que l’or. Les Égyptiens auraient donc pu l’utiliser à des fins monétaires. Cependant, l’argent était un matériau extrêmement rare et seules les importations permettaient de s’en procurer, rendant impossible son utilisation en tant que monnaie. Ce sont donc avant tout des raisons symboliques et métaphysiques qui ont empêché les Égyptiens d’adopter l’usage de la monnaie.Il faudra attendre l’arrivée des Grecs et des souverains lagides sur le sol égyptien pour voir l’adoption d’une monnaie véritable, calquée sur le modèle de la monnaie grecque, à une époque où les Égyptiens s’étaient davantage détachés de leurs croyances.

Charlotte Vantieghem
Guide du Musée

(1) GENTET Didier et MAUCOURANT Jérôme, « La question de la monnaie en Égypte ancienne », dans Revue du Mauss, octobre 1991,13, p.157.

Bibliographie

DAUMAS François, « Le problème de la monnaie dans l’Égypte antique avant Alexandre », dans Mélanges de l’Ecole Française de Rome, 1977, vol. 89, n°89-2, p.425-442.

GENTET Didier et MAUCOURANT Jérôme, « Une étude critique de la hausse des prix à l’ère ramesside », dans Dialogues d’histoire ancienne, année 1991, vol.17, n°17-1, p.13-31.

GENTET Didier et MAUCOURANT Jérôme, « La question de la monnaie en Égypte ancienne », dans Revue du Mauss, octobre 1991, 13, p.155-164.