L’argent comme thème artistique  Share

Comme de nombreuses entreprises et banques centrales, la Banque nationale de Belgique est active dans la sphère du mécénat artistique. Depuis 1972, elle réunit une collection centrée sur les artistes belges (ou travaillant en Belgique) vivants. Les œuvres acquises dans ce cadre sont exposées dans des locaux de l’entreprise inaccessibles au grand public. De temps à autre néanmoins, une œuvre se voit offerte au regard des visiteurs, ceux du Musée de la Banque nationale par exemple. Dans la salle consacrée à l’imaginaire de l’argent se trouve une œuvre intrigante de l’artiste belge Johan Muyle: “Ya + d’arzent Ya + d’amou”.

L’œuvre

Ya + d’arzent, ya + d’amou, 2002

Ya + d’arzent, ya + d’amou, 2002

Cette pièce spectaculaire constitue une version moderne et exotique du genre classique de la Vanité. Avec le thème similaire du Memento mori, celui-ci apparaît régulièrement dans l’art depuis le Moyen Age, le sommet de sa popularité étant atteint au XVIIe siècle.

Il constituera encore par la suite une source conséquente d’inspiration pour des artistes modernes comme Pablo Picasso, Sarah Lucas, Johan Muyle et bien d’autres. Le célèbre crâne humain serti de diamants de Damien Hirst, qui défraya récemment la chronique en raison, entre autres, de son prix de vente astronomique, en est un exemple caractéristique.

Les Memento mori classiques se reconnaissent aux éléments récurrents évoquant la mort et la fuite inexorable du temps: un crâne, un sablier ou une horloge, des bougies allumées ou encore des fleurs. La Vanité ajoute à ces symboles morbides des objets qui renvoient aux plaisirs profanes, comme des instruments de musique, du vin, des livres, des miroirs. Cependant, excepté le crâne, devenu, dans l’œuvre de Muyle, un buste entier de squelette qui n’apparaît d’ailleurs pas à première vue, on ne retrouve aucun de ces symboles classiques dans “Ya + d’arzent Ya + d’amou”. C’est pourtant à cette tradition séculaire que cette œuvre se rattache.

L’image, imprimée en offset (70 x 37 cm), est basée sur un billet zaïrois de 10 nouveaux zaïres au portrait du Président Mobutu Sese Seko (1965-1997). Les représentations classiques des plaisirs profanes laissent ici la place à la représentation de deux éléments qui ouvrent les portes à tous ces plaisirs, à savoir l’argent et le pouvoir. L’amour aussi se voit réduit à une simple marchandise par le texte “Ya + d’arzent Ya + d’amou” ajouté par un utilisateur anonyme -ou par l’artiste lui-même. Le texte sobre autorise différentes interprétations presque universelles: “Il y a plus d’argent, il y a plus d’amour” ; “Il y a plus d’argent mais il n’y a plus d’amour” ; “Il n’y a plus d’argent, il n’y a plus d’amour” et enfin “Il n’y a plus d’argent, il y a plus d’amour”.

Ya + d’arzent, ya + d’amou, 2002

Ya + d’arzent, ya + d’amou, 2002

Est-ce chercher trop loin? Peut-être … En tout cas, l’artiste est amateur de jeux avec les mots, comme en témoignent le titre d’une autre œuvre Plus d’opium pour le peuple (2007) ou celui de sa rétrospective au Bozar (2008) Sioux in Paradise (See you in paradise).

Mais l’œuvre qui nous occupe comporte plusieurs couches. Pour avoir accès à la seconde, le spectateur doit être actif, participer à l’œuvre et prendre part au jeu mis en place par l’artiste. En pressant un bouton, le spectateur devient acteur. Il prend part, d’une manière essentielle, au processus créatif. Une pression sur le bouton et l’image change du tout au tout. Plus de trace du président Mobutu, métamorphosé en un squelette coiffé d’un képi qui, combiné au texte maintenant baigné d’une lumière crue, réclame toute l’attention, tandis que le billet disparaît à l’arrière-plan. Jouer avec les émotions, l’argent et le pouvoir comporte inévitablement des risques.

L’artiste renvoie ici à de grands thèmes: l’amour et la mort , l’argent et le pouvoir, associés au drame africain. Ce ne sont pas des notions gratuites, elles appartiennent à notre vie quotidienne et renvoient aux dures réalités auxquelles les Africains sont confrontés : la crise économique, la dépréciation de la monnaie, le SIDA, la soif de pouvoir et la faim.

Africa is biotiful, 1999. L’artiste

Africa is biotiful, 1999

Africa is biotiful, 1999

Né à Montignies-sur-Sambre en 1956, Johan Muyle est l’un des artistes belges les plus connus à l’étranger. Il a suivi différentes formations artistiques avant de s’installer à Liège. Son œuvre consiste en grande partie en assemblages hétéroclites et en installations gigantesques mettant en scène des situations ironiques ou des expressions populaires. Centrée sur les rapports humains, elle prend la complexité de la société comme matériau. De 1993 à 1995, Johan Muyle s’est rendu à plusieurs reprises à Kinshasa et a travaillé avec des artistes locaux, dont Chéri Samba, et des enfants des rues. Sa préférence ira un temps à des assemblages animés d’objets variés, récoltés lors de voyages ou sur des marchés aux puces. Des objets jetés, en marge et chargés d’histoire. Il y ajoute le mouvement par toutes sortes de techniques ingénieuses dont les éléments sont toujours très visibles: rouages, leviers, boutons… et qui donnent vie aux œuvres par l’entremise du visiteur. Marchant sur les traces des dadaïstes et des surréalistes, Johan Muyle crée de nouveaux objets totalement imprégnés de l’histoire des modestes éléments qui les composent.

Art et argent

Ya + d’arzent Ya + d’amou est elle pour autant une œuvre innovante ? Pas exactement. De nombreux artistes ont précédé Johan Muyle dans l’utilisation, par exemple, de billets de banque et d’objets animés de mouvement. A la fin du XIXe siècle par exemple, quelques trompe-l’œil américains sont consacrés à l’argent. Il ne s’agit pas dans ce cas de « ready-made » (œuvres faites d’objets préexistants) mais de copies de billets peintes de manière précise. Au début du XXe siècle, le collage se fraie un chemin jusqu’aux artistes modernes, mais ce sont surtout les artistes du pop art, avec leur préférence pour les objets du quotidien et les artistes qui intègrent les ready-made dans leur art (Andy Warhol, Marcel Broodthaers, Joseph Beuys, etc.), qui font volontiers usage de billets comme base de leurs œuvres. Quant au mouvement, il rappelle inévitablement les machines bizarres et absurdes du Belge Pol Bury ou du Suisse Tinguely.

Vous en voulez d’autres?

Non loin du Musée, dans la gare routière de Bruxelles-Nord, Johan Muyle vous souhaite la bienvenue accompagné de la crème de la scène artistique belge. Sur une gigantesque fresque colorée au titre enchanteur, I promise you(’r) miracle, vous reconnaîtrez des personnalités des beaux-arts, du théâtre, de la musique et du cinéma de chez nous. Vous n’aurez sûrement aucun mal à retrouver Jan Fabre, Arno ou Elvis Pompilio mais… qui sont les quarante autres?

Ingrid Van Damme
Collaboratrice du Musée

Sources:

  • Les couleurs de l’argent, catalogue, Musée de la Poste, Paris, 1991.
  • Geld und Wert / Das letzte Tabu, catalogue, Schweizerischen Nationalbank, Zürich, 2002.
  • The Low Countries. Arts and Society in Flanders and the Netherlands, Ons Erfdeel vzw, Rekkem.
  • Muyle J. & Vaneigem R., Plus d’opium pour le peuple
  • Quand soufflent les vents du Sud. Aujourd’hui artistes de Wallonie, BBL, Liège, 1999.
  • Szeeman H., “Money and value / The last taboo”, in Art&Fact, Art et Argent, nr. 21/2002.