Les premières pièces “belges”: les lions d’or et les lions d’argent des États-Belgiques-Unis  Share

Dans les livres d’histoire, nous lisons que la Belgique a accédé à son indépendance en 1830. La loi monétaire de 1832 sonne également le début de l’histoire du franc belge. Ce franc est sans aucun doute notre monnaie la plus connue et elle a d’ailleurs circulé pendant 170 ans depuis notre indépendance. Toutefois, les premières pièces “belges” ont été frappées quelques décennies auparavant. Elles datent de 1790 et on peut en admirer deux exemplaires différents dans la vitrine 17 de la salle 4.

Franc belge avec un lion appuié sur un bouclier

En 1781, les Pays-Bas méridionaux font partie intégrante de l’empire des Habsbourg, connu sous le nom de Pays-Bas autrichiens et dirigé par les empereurs autrichiens. Cependant, nous pouvons difficilement parler d’entité unifiée lorsque nous évoquons les Pays-Bas méridionaux. Le terme englobe en fait une douzaine de comtés, de duchés et même de seigneuries. Bien qu’elles soient toutes réunies sous une seule et même couronne, ces entités possèdent encore leur propre identité provinciale et leurs propres états généraux.

Les états généraux subsistent depuis le Moyen-Âge. Ce terme est synonyme d’une assemblée formée par les trois ordres sur le territoire d’un seigneur en particulier. La noblesse (le premier ordre) et le clergé (le deuxième ordre) disposent du plus grand pouvoir à l’intérieur de l’organe. À leurs côtés, nous retrouvons le troisième ordre composé de riches marchands et artisans issus des grandes villes. Bien que ces derniers disposent de moins de pouvoir, ils se font régulièrement entendre. Lors des réunions de l’assemblée, les ordres ne se contentent pas uniquement de déterminer quel est le rôle de chacun. Ils en profitent également, lorsque tous les désaccords sont réglés, pour négocier conjointement avec le seigneur. Les conflits entre seigneurs et ordres sont légion durant le Moyen-Âge et les Temps Modernes. Ces différends sont souvent dûs aux décisions prises par le seigneur, ce dernier tentant via les chemins les plus vicieux de supprimer brutalement les anciens privilèges des états généraux (et donc des élites locales). La situation décrite n’est pas fort différente dans les Pays-Bas méridionaux lors de la seconde moitié du 18e siècle.

Joseph II

En Autriche, Joseph II a définitivement assis son pouvoir en 1780. Pendant des années, il s’est contenté du poste de corégent de sa mère, Marie-Thérèse d’Autriche. Bien qu’il porte le titre d’empereur depuis le décès de son père en 1765, Marie-Thérèse tient le rênes de l’empire. Joseph II qui voyage beaucoup voit grandir son envie d’appliquer des réformes extrêmes. Mais, à la mort de sa mère en 1780, alors que l’empereur Habsbourg a les mains libres, tout ne se passe pas comme prévu. Sa manière autoritaire d’appliquer les réformes les plus libérales ne plaît pas partout ni à tout le monde. Les historiens ont caractérisé cette période de “Révolution d’en haut”.

Rapidement, son envie de modernisation se heurte aux privilèges des Pays-Bas méridionaux qui avaient connu une grande autonomie sous Marie-Thérèse. Mais Joseph II ne veut pas en entendre parler. Il souhaite bâtir un état moderne centralisé qui aurait le dernier mot à tous les niveaux. Par exemple, la liberté de religion est un principe très important à ses yeux et il s’inquiète de l’influence qu’exerce l’Eglise catholique aux Pays-Bas méridionaux. L’empereur prend également des mesures sociales ainsi que sur le plan de l’instruction. Et cela sans sourciller. Or, de telles décisions vont à l’encontre des habitudes locales, souvent très conservatrices.

Après une accélération des réformes en 1784, la protestation enfle dans les Pays-Bas méridionaux. Successivement, les états généraux des comtés du Hainaut et de Flandre et du duché de Brabant font officiellement connaître leur hostilité envers le souverain. Des troubles éclatent et des gardes civiles sont mises sur pied. Ces dernières n’hésitent pas à se dresser contre l’armée de Joseph II. Parmi les notables locaux, deux formes d’opposition se distinguent. La première a pour figure de proue l’avocat bruxellois, Henri Van der Noot, soutenu par les cercles catholiques et conservateurs. Le second mouvement est mené par l’avocat F.J. Vonck. Ses partisans, les vonckistes, sont plus progressifs et initialement assez positifs à l’égard des réformes impériales. Mais à mesure que la répression en provenance de Vienne augmente, leur état d’esprit se modifie.

Lorsque l’Église s’oppose également à Joseph II et que les évêques locaux le traitent publiquement d’hérétique du fait de ses positions sur la liberté de religion, le mouvement prend encore plus d’ampleur. A Breda, un comité de libération nationale, regroupant les deux tendances, voit le jour et le 24 octobre 1789, l’armée de libération, comptant dans ses rangs 2800 hommes originaires du nord de la Campine, envahit le territoire. Le 27 octobre, Turnhout est libéré. Le 16 novembre, les troupes s’emparent de Gand et le 12 décembre, Bruxelles, la capitale, tombe aux mains des patriotes. Le 22 décembre, toutes les provinces des Pays-Bas méridionaux, à l’exception du Luxembourg, sont libres.

Cette période d’agitation est entrée dans l’histoire sous le nom de Révolution brabançonne. Le résultat est la création d’une nouvelle république baptisée États-Belgiques-Unis. La souveraineté est entre les mains des états-généraux provinciaux. La république est bâtie sur le modèle confédéral et dirigé par l’ancienne élite. Les vonckistes, qui privilégient un système parlementaire comme celui mis en place en France après la révolution de 1789, sont chassés du pays. À l’époque, certains paysans sont méfiants envers le système mis en place: ils préfèrent avoir au pouvoir un empereur étranger et autoritaire qui se préoccupe de leurs problèmes qu’une élite “indigène” qui n’en a cure. Leur insurrection est réprimée dans le sang par peur d’une contamination de la situation radicale française.

lion

Entre-temps, la toute jeune république commence à faire sa propre monnaie. Il est prévu de frapper des lions d’or et d’argent, des demi-lions d’or et d’argent, des florins et demi-florins ainsi que des pièces de 5 sols et de 10, 2 et 1 liards. Les pièces exposées dans les vitrines 17 sont un lion d’or, un lion d’argent et deux exemplaires du florin. Examinons de plus près le lion d’or. Un lion y est représenté de profil et il brandit un épée (pour défendre la révolution). Le félin prend appui sur un bouclier sur lequel l’inscription “libertas” figure clairement. Les écussons des onze provinces sont représentés sur l’autre côté de la pièce.

Théodore Van Berckel, graveur à la Monnaie de Bruxelles, est le maître d’oeuvre de ce travail. Toutes les pièces n’ont cependant pas été produites car fin novembre 1790, les Autrichiens envahissent le pays. Les tensions internes avec les vonckistes et l’absence de soutien international envers la nouvelle république ont sonné le glas des États-Néerlandais-Unis (ou les États-Belgiques-Unis comme les a nommés l’historien gantois Henri Pirenne). Cette division interne a jeté les bases des deux courants politiques qui domineront l’histoire belge tout au long du 19e siècle: le mouvement catholique et le mouvement libéral. Les partisans potentiels de l’indépendance de la patrie ont bien appris la leçon: par la suite, ils associeront les dynasties européennes à leur projet par l’installation d’une monarchie.

Natan Hertogen
Guide du musée

Source:

Blom, J.H.C., Lamberts, E. (red.), Geschiedenis van de Nederlanden, Hb Uitgevers, Baarn, p. 235-242.